C'est étrange, quand je ne brise pas tout ce que je touche c'est moi qui m'écorche au moindre éffleurement.
Sur la pointe des pieds je guettais par la petite fenêtre de la cuisine, anxieuse, son arrivée. Il entra dans mon champ de vision sur une moto au rouge éclatant. N'importe quelle gamine normalement constituée aurait été impressionnée par une telle monture. Pas moi, j'ai horreur de ces engins.
Le voilà qui se présente à moi, le sourire en bandouliere, les cheveux bien aussi courts que la fois précédente. A quoi m'attendais-je?
Je le dévisage de haut en bas. Il incarne l'adolescent orgeuilleux, pueril et superficiel, incapable de toute évidence de se remettre en question. Exactement le genre d'individu que je croise tout les jours dans la rue et que j'ignore, et qui eux même ne me jette pas un regard, préssé d'ateindre leur but, contrairement à moi qui ai toujours le temps pour m'adonner à l'observation. Et pourtant je sens l'espoir qui m'emplie, me soufle de perseverer, de lui laisser du temps. Et de toute façon, ai-je le choix? Quel est le pire, se rendre compte que l'on a faux sur toute la ligne, que l'on a tout envoyé en l'air pour un mirage et que l'on n'a fait que se faire souffrir en se raccrochant à une image, à du vent, ou accepter de lui laisser le bénéfice du doute, d'accepter son silence et de donner de l'amour les yeux fermés, pour souffrir encore? Futilité. Je me plante les ongles dans la paume de la main et referme la porte derriere lui.
Plus j'avançais, le regard fixe, plus je regrettais tout ce que je disais qui semblait tomber à plat, ne même pas l'atteindre, et regrettais encore plus tout ce que je n'ausais pas dire, comme si je contournais systématiquement l'essenciel, qu'il brulait de son absence de réponse le sens de mes mots.
J'ai horreur de ça : contempler mon impuissance.
Face au vide, les bourasques semblaient fluidifier un peu mon bouillonement de pensées, de reproches et de pulsions mélangés.
Une seule de ses longues mains fines et mates aux veines saillantes, dégageant bien plus d'émotions que son expression impassible, posée sur mon corp et je ne pouvais réprimer un long frisson me parcourant l'échine. Comment pouvais-je m'être pareillement piégée? Une boufée de rage m'envahie alors. Je ne me comprenais pas. Je me trouvais lache et ridicule au point de me detester. Comment pouvais-je m'enfoncer de mon plein gré dans cette situation à l'opposé de ce que je recherche et qui s'offre à moi? ça n'avait pas de sens. Et pourtant... ces points de suspençion se répétaient à l'infinie.
Alors que je me tordais les doigts pour ne pas me laisser submerger par mon flot d'angoisse et de peine, un violent coup de vent emporta la lettre que je lui avais écrie il y avait des jours de cela, bien avant toutes révélations, et qu'il n'avait pas encore eu l'occasion de lire. Lettre pleine de promesses d'espoirs et de ma passion que j'avais du mal à contenir, mais surtout de certitudes insolentes et d'une assurance qui c'était entierement évanouïe depuis. Elle voltigea par dessus les arbres en contrebas du viaduc, du coté de la fraiche riviere, pour se perdre dans les feuillages dans le bruit du froissement du papier et du sifflement du vent qui me ravie.
Etrangement, j'en fut soulagée. Soulagée que la preuve de ma fougue et de ma tendresse aille s'éteindre entre les feuilles mortes, s'estomper avec les élements, bercée par la brise au fil du temps, de façon à ce que mes sentiments sous la forme de mots n'appartiennent à personne puisque je n'avais pas su les pocéder et les dompter. Comme une vague d'émotion échappée par la mine de mon stilo retrouvant sa liberté et n'ayant pas à assumer ses concequences, me laissant encore une chance de me défaire.
Et pour la premiere fois depuis son arrivée je souris de bon coeur à travers le voile de ma tristesse, doutant qu'il puisse s'en apercevoir tant ce sourire fut imperceptible et le mur entre nous infranchissable.
Je me penchais d'avantage vers le vide m'ebouriffant, m'attirant indégniablement. Aucun doute, si je devais mettre fin à mes jours ce serais d'ici, isolée du monde à quelques pas de chez moi, dans ce petit val encaissé ou peine à filtrer la lumire douce, dans un univers qui pourais être l'interieur de ma tête. Je me tiendrais bien droite, tout au bord, comme à cet instant. Je regarderais droit devant moi et me laisserais tomber plutot que de sauter, de maniere à voir le sol se raprocher jusqu'au derniere instant. Je ne crirais pas, le vent ferait une derniere fois pleurer mes yeux. Enfin je m'écraserais contre les rochers moussus et entendrais juste avant de m'engouffrer dans le noir éternel tout mes os se briser. ça serait beau je trouve. On me retrouverais démentibuler comme une poupée de chifon, mes yeux de verre grand ouverts sur le monde que j'aurais quitté, baignant dans mon sang.
Mais à quoi bon se suicider? La vie n'est pas une scene. Je ne serais pas là pour savourer le spectable du desastre que je laisserais deriere moi et la culpabilité de mon proche entourage. Et puis il me faudrait une raison valable, alors...
Quand je me suis retournée vers lui j'esperais lire sur son visage la réponse à mes questions, la solution à cette histoire sans issue, rencontrer un trait qui me dicterait la décision à prendre, un simple indice, qui laisserait percevoir un tout petit peu ce qu'il ressentait à cet instant ou définitivement me résignerait à son indifférence, mais il était de dos. Comme toujours me semblait il.
Nul doute qu'il fixait la ville, parfaitement immobile. Moi je ne quittais pas son dos des yeux, cherchant à m'impregner de toute la courbure de celui-ci, le flotement de ses vétements, le duvet fremissant de son cou, les contours de son crane, comme si c'était la derniere fois que je le voyais, tout au moins à travers le regard que je posais encore sur lui.
Une question me brulais les levres, je me retind pendant de longues minutes, puis finie par soufler : "As quoi tu penses?"
"A rien."
... bien sur. A quoi m'attendais-je.
Il sortit de ma vie sans mot dire et sans doute sans regret, dans un nuage de poussiere, monté sur sa bécane, me saluant d'un signe de main avant de disparaitre.
Un signe de main. Un signe de main et j'essuyais rageusement les premieres larmes de celles que j'avais tant retenues perlants sur mes joues, du revers de la mienne. Je tournai les talons et ne jetta pas de regard en arriere.
(touche musicale : wasting my time on breizh : Klaus Nomi)
(touche littéraire : futurs perdus : Lisa Tittle)
Lucile, comme l'ouverture des paupieres d'une gamine livrée à elle même et la place vide à ses cotés mais encore chaude sur les draps froissés et seul le souvenir du marin qui la remplacera au port suivant...